Métamorphose
Article publié le 18/03/2025
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Préambule :
Avec cette courte nouvelle, j'ai souhaité retranscrire l'horrible impression que m'inspire la transformation du monde à laquelle j’assiste depuis peu. J'écris ailleurs des articles sérieux et très documentés. Mais l'approche littéraire (cela dit en toute modestie), me permets de prendre de la distance avec les événements en cours.
L'idée de "La métamorphose" (1) de Franz Kafka m'est venue tout naturellement lorsque j'ai réfléchis à la façon de traiter le sujet. Raison pour laquelle j'ai emprunté volontairement les premières lignes de son roman pour commencer ma nouvelle et que j'ai à peine transformé le nom du personnage. Ces lignes sont signalées en bleu. Mais vous comprendrez très vite qu'il ne s'agit pas de la même métamorphose, ou plutôt que celle-ci ne se fait pas dans le même ordre et que mon histoire s'éloigne rapidement de celle du grand Kafka. J'ai bien sûr également pensé à "1984" le roman de George Orwell. Mais je n'en dis pas plus et je vous laisse lire. (Si vous le voulez bien).
(1) Le roman de Franz Kafka est téléchargeable en PDF, ICI.
(2) Le roman d'Orwell est téléchargeable en PDF ICI.
Nota : Les images générées par l'IA Gemini de Google sont signalées.
En se réveillant un matin après des rêves agités, Grégoire Samisda se retrouva, dans son lit, heureux de constater qu’il ne s’était toujours pas transformé en monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos un peu endolori par le dur matelas, et, relevant un peu la tête, il vit qu’il était toujours au mieux de sa forme.
« Ça n’est pas arrivé ! » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine, juste un peu trop petite, «était là tranquille entre les quatre murs qu’il connaissait bien. Au-dessus de la table où était entre-ouvert son ordinateur portable – Samisda était employé de bureau Uber 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 - on voyait accrochée l’image qu’il avait récemment imprimée depuis un site d’Histoire et mise dans un joli cadre doré. Elle représentait une dame coiffée d’un bonnet phrygien, vêtue d’une stola immaculée et qui assise bien droite, tendait un sceptre flamboyant. La légende de l’estampe était : « La liberté armée du sceptre de la raison foudroie l’ignorance et le fanatisme. » (Dessinée par Boizot et gravée par Jean-Baptiste Chapuy).
Le regard de Grégoire se tourna ensuite vers la fenêtre, et le temps maussade – on entendait les gouttes de pluie frapper le rebord de zinc – le rendit tout mélancolique. « Et si je redormais un peu et oubliais toutes ces sottises ? se dit-il ; mais c’était absolument irréalisable, car il entendait venant de chez son voisin, la propagande du jour débitée mécaniquement mais avec enthousiasme par le présentateur d'une chaîne d’infos dont il devinait les mandibules agitées et les yeux à multiples facettes rouler aux bouts de leurs pédoncules.
Grégoire porta à ses yeux l’écran de sa montre connectée. « Fichtre diantre » pensa-t-il. Il était six heures et demie, et les chiffres clignotaient tranquillement, il était même la demie passée, on allait déjà sur moins un quart. Est-ce que le réveil n’aurait pas sonné ? Il savait qu’il était bien réglé sur quatre heures ; et sûrement que le bracelet à son poignet avait dû vibrer très fort. Oui, mais était-ce possible de ne pas sentir ces vibrations à faire exploser le scaphoïde de son poignet et de continuer tranquillement à dormir ? Eh bien, on ne pouvait pas dire qu’il eût dormi tranquillement, mais sans doute son sommeil avait-il été d’autant plus profond. Seulement, à présent, que fallait-il faire ? Le train suivant était à sept heures ; pour l’attraper, il aurait fallu se presser de façon insensée, et il n’avait toujours pas enregistré les fichiers codés tard dans la nuit, et lui-même était loin de se sentir particulièrement frais et dispos. Et même s’il attrapait le train, cela ne lui éviterait pas de se faire passer un savon par le patron, car le stagiaire l’aurait attendu au départ du train de cinq heures et aurait depuis longtemps prévenu de son absence. C’était une créature du patron, sans aucune dignité ni intelligence. Et s’il se faisait porter malade ? Mais ce serait extrêmement gênant et suspect, car depuis cinq ans qu’il était dans cette place, pas une fois Grégoire n’avait été malade. Sûrement que le patron viendrait accompagné du médecin policier de la Caisse Maladie, qu’il ferait des reproches à ses parents à cause de leur paresseux de fils et qu’il couperait court à toute objection en se référant au médecin policier de la caisse, pour qui par principe il existe uniquement des gens en fort bonne santé, mais fainéants. Il serait alors décidé de suspendre leur allocation de survie durant un temps déterminé selon le bon plaisir du patron, et ce, d’autant plus sévèrement que Grégoire Samisda n’avait toujours pas répondu à l’appel sous les drapeaux !
Tandis qu’il réfléchissait précipitamment à tout cela sans pouvoir se résoudre à quitter son lit – sa montre connectée vibrait juste six heures trois quarts –, on frappa précautionneusement à la porte qui se trouvait au chevet de son lit. « Grégoire », c’était sa mère qui l’appelait, « il est sept heures moins un quart. Est-ce que tu ne voulais pas prendre le train ? » La voix cliquetante de sa pauvre mère ! Grégoire prit peur en s’entendant répondre : c’était toujours sa voix d’être humain ! Grégoire avait d’abord l’intention de répondre en détail et de tout expliquer, mais dans ces conditions il se contenta de dire sourdement : « Oui, oui, merci maman, je me lève. » Sans doute la porte en bois empêchait-elle qu’on notât de l’extérieur que sa voix n’avait pas changé, car sa mère fut rassurée par cette déclaration et s’éloigna d’un pas cliquetant.
C’est alors qu’on sonna à la porte de l’appartement. « C’est quelqu’un de la firme », se dit-il, presque pétrifié. L’espace d’un instant, tout resta silencieux. « Ils n’ouvrent pas », se dit Grégoire, obnubilé par quelque espoir insensé. Mais alors, naturellement, comme toujours, la bonniche mécanique alla d’un pas cliquetant jusqu’à la porte et ouvrit. Grégoire n’eut qu’à entendre la première parole de salutation prononcée par le visiteur pour savoir aussitôt qui c’était : le simulacre robotique du responsable des ressources humaines en personne. Pourquoi diable Grégoire était-il condamné à travailler dans une entreprise où, à la moindre incartade, on vous soupçonnait du pire ? Les employés n’étaient-ils donc tous qu’une bande de salopards, n’y avait-il parmi eux pas un seul serviteur fidèle et dévoué, à qui la seule idée d’avoir manqué ne fût-ce que quelques heures de la matinée, inspirait de tels remords qu’il en perdait la tête et n’était carrément plus en état de sortir de son lit ? Est-ce que vraiment il ne suffisait pas d’envoyer aux nouvelles un petit stagiaire si tant est que cette chicanerie fût indispensable ? Fallait-il que le simulacre robotique du responsable des ressources humaines vînt en personne, et que du même coup l’on manifestât à toute l’innocente famille que l’instruction de cette ténébreuse affaire ne pouvait être confiée qu’à l’intelligence artificielle du responsable des ressources humaines ? Et c’est plus l’excitation résultant de ces réflexions que le fruit d’une véritable décision qui fit que Grégoire se jeta de toutes ses forces hors du lit. Il en résulta un choc sonore sur le plancher, mais pas vraiment un bruit retentissant
« Il y a quelque chose qui vient de tomber, là-dedans », dit l’artefact mécanique du responsable des ressources humaines dans la chambre de gauche. Grégoire essaya de s’imaginer si pareille mésaventure ne pourrait pas arriver un jour à un responsable des ressources humaines ; de fait, il fallait convenir que ce n’était pas là une éventualité à exclure. Mais voilà que, comme pour répondre brutalement à cette interrogation, le cybernétique responsable des ressources humaines faisait dans la chambre attenante quelques pas résolus, en faisant grincer ses jambes d’acier rutilantes. De la chambre de droite, la sœur de Grégoire le mettait au courant en chuchotant : « Grégo, le responsable des ressources humaines est là. – Je sais », dit Grégoire à la cantonade, mais sans oser forcer suffisamment la voix pour que sa sœur pût l’entendre.
« Monsieur Samisda », lançait à présent le responsable des ressources humaines en haussant le ton de sa voix de synthèse, « que se passe-t-il donc ? Vous vous barricadez dans votre chambre, vous ne répondez que par oui et par non, vous causez de graves et inutiles soucis à vos parents et – soit dit en passant – vous manquez à vos obligations professionnelles et citoyennes d’une façon proprement inouïe.
La confusion régnait dans l’appartement. Il entendait les petites pattes courir partout et les élytres bourdonner. Grégoire ne doutait pas que bientôt les scarabées de la police allaient débarquer en force dans la cour du vieil immeuble haussmannien.
Raison pour laquelle Grégoire enfila prestement son costume trois pièces et bondit, son ordinateur sous le bras, par la fenêtre de sa chambre, dans la spirale métallique branlante de l’escalier de secours, pour se précipiter dans la cour. De là, il se faufila vers le porche grillagé accédant à la rue, en rasant les murs sous les fenêtres, afin de ne pas tomber sous le champ de détection des antennes agitées du gardien de l’immeuble, caparaçonné d’une livrée noire à boutons argentés.
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| "Gardien de l'immeuble" Image générée par Gemini de Google |
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| "Des citoyens insectoïdes" Image générée par Gemini de Google |
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| "Scarabées noirs de la Police" Image générée par Gemini de Google |
Grégoire se demanda anxieux combien il restait encore d’humains dans la capitale. Il se saisit de son gouvernophone et parcouru les mauvaises nouvelles. La guerre devenait inévitable, inévitable parce que tout le monde la voulait. Partout les armées se grossissaient de chars, d’avions et de missiles. (La bourse était en hausse tant les actions des marchands d’armes atteignaient des sommets.)
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| "Gouvernophone" Image générée par Gemini de Google |
"Voilà où nous en sommes arrivés", songea-t-il avec amertume. Nos maîtres du
grand Empire de l’Ouest, dont nous étions les dévoués vassaux depuis toujours,
après avoir poussé dans une guerre vouée à l’échec l'Uchronistan, un petit pays qu’ils
manipulaient pour combattre le Grand Empire de l’Est, venaient de s’allier à ce
grand empire de l’Est qu’ils combattaient depuis plus de 100 ans ! Après avoir
dressé à mordre et aboyer les citoyens depuis leur naissance, contre ce Grand Empire de l’Est, nos dirigeants avaient perdu la tête et si bien conditionnés
qu’ils étaient, ils avaient décidé de poursuivre seuls la guerre contre le Grand Empire de l’Est. Grégoire n’avait pu s’empêcher de penser au fameux
retournement d’alliance décrit dans ce livre devenu interdit qu’il avait lu dans sa
jeunesse « 1984 » ; dans lequel l’écrivain George Orwell y décrivait trois
pays totalitaires se livrant à une farouche guerre éternelle. L’intrigue du roman commençait lorsque Océania déclarait soudain la guerre à Estasia, qui avait été jusque là son alliée dans sa
guerre menée de longue date contre Eurasia, et que le ministère de la Vérité
devait effacer toutes traces de l’ancienne alliance avec Estasia.
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| Le monde de 1984 |
Les médias, qui appartenaient tous à des marchands d’armes, s’étaient alors chargés d’écrire une nouvelle version de l’histoire et d’attiser savamment la haine grâce à l’ingénierie sociale autrefois enseignée par le Grand Empire de l’Ouest (Edward Bernays 1929). Ils y réussirent encore mieux que ne l’aurait fait le sinistre ministère de la vérité imaginé par Orwell. Les citoyens voulurent tous poursuivre la guerre à laquelle le Grand Empire de l’Ouest avait renoncé. Les agences de propagande et leurs millions de faux profils sur les réseaux sociaux sévirent à merveille, semant des fake news à profusion. Tout individu tentant de contre-argumenter en évoquant un fait irréfutable du passé, était traité de collaborateur avec l’ennemi, accablé d’injures et de menaces de mort ; puis la police les arrêta et nombre d'entre-eux disparurent.
De surcroit, une crise économique savamment orchestrée par nos maitres et leurs vassaux depuis des années précipitait dans la misère des millions et des millions de citoyens. Nos maîtres commençaient même à nous faire comprendre que grâce aux intelligences artificielles et aux robots, les trop nombreux citoyens devenaient inutiles. Ceux qui avait autorité pour penser, cherchaient déjà une sorte de "solution finale". Les citoyens impuissants devant des forces de police militarisées et de plus en plus violentes, avaient alors commencé à se retourner à s'en prendre les uns aux autres, comme ces rats de laboratoire sans cesse électrocutés, qui déchargent leur stress en se combattant avec rage. (Expérience d'Henri Laborit)

Une police militarisée de plus en plus violente.
C’est alors qu’avait commencé de se répandre ce que l’on appelait à mots couverts "La métamorphose". Le mal s’était très vite répandu dans toutes les couches de la société, tant la haine s’y était installée entre toutes les communautés, et ce, grâce à l’ingénierie sociale orchestrée par les gouvernements successifs. Grégoire se souvenait encore d’une société dans laquelle était mis en valeur ce que les gens partageaient en commun. Mais depuis des années, des inconscients et des malfaisants, sans les mêmes motivation bien sûr, avaient décidé de valoriser les différences. Plus les gens se sentaient différents les uns des autres, plus s’exacerbait l’intolérance puis la haine. Bientôt des lois furent votées en tenant compte du fait que les citoyens différents devaient avoir des lois différentes, et bien sûr, aucune de ces lois n’avait pour but d’instaurer plus de justice, mais plutôt plus de divisions.
La métamorphose semblait se nourrir de tout cela. Progressivement, les citoyens perdaient leur humanité et une seule et unique pensée les préoccupait, faire la guerre la plus terrible possible, pour en finir. Puis une chose stupéfiante se produisit, la métamorphose commença d'agir sur l'apparence physique des citoyens. Mais plus étonnant encore, la majorité des gens ne s'en inquiéta pas !
Grégoire éteignit son gouvernophone, ce qui constituait un délit grave, puis il prit la direction des lointains faubourgs de la ville, dans l’espoir de la quitter avant que la métamorphose ne s’empare de son esprit. Selon une rumeur, de petits maquis d’êtres humains s’organisaient dans les campagnes les plus lointaines et isolées, afin de sauvegarder des ilots d’humanisme.
Il marcha longtemps, d'un pas nonchalant pour ne pas attirer l'attention. Le soir venu, il atteignit enfin les premiers gigantesques piliers du périphérique ceinturant la capitale ; regardant au loin, vers les cités délabrées de la zone. Grégoire se rendit alors compte que sa vue changeait…
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| "Grégoire se rendit compte que sa vue changeait" Image générée par Gemini de Google |
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| Image générée par Gemini de Google |










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