L'arrivée
2020/06/14
1
L'antique motrice soupira un long jet de vapeur, avant d'ébranler le long chapelet de wagons. Des essieux gémirent, puis lentement l'improbable train quitta lentement l'oasis lumineux de la gare et se glissa au-dehors sous le manteau de néant de la nuit froide et brumeuse.
Un voyageur, appelons-le ainsi, était descendu du dernier wagon, le seul éclairé, à l'extrémité du quai, à la limite tremblotante du halo lumineux diffusé par l’ultime luminaire à vapeur de mercure. Tandis qu'il remontait d'un pas lent la rive de béton rongée de lichen, les lumières bleues palpitantes s'éteignaient une à une après son passage. La carcasse sombre de la gare avec ses hauts piliers lui faisait penser à un antique temple païen où l'on aurait pu adoré autrefois les dieux du progrès. Un portique en ogive, en marquait l'entrée. L’homme, puisque c’en était un, pressa le pas, tandis qu'il empruntait le sentier poussiéreux qui traversait le hall, entre deux rangés de guichets à demi effondrés. Il jeta quelques coups d’œil furtifs vers des machines cloquées de rouille figées dans des entrelacs de lianes suintantes, aux pieds de murs recouverts de mosaïques aux motifs indéchiffrables. Il franchit le vestige branlant d'une porte battante s'ouvrant sur l'extérieur et marqua un moment d’arrêt, en haut de l'escalier, qui de ses marches disjointes dévalait comme un torrent figé par la glace, vers une petite place ou semblaient s'amonceler par vagues des lambeaux de brouillard.
Le voyageur crispa son point gauche sur la sangle du sac de cuir qu’il portait en bandoulière. Il aspira suspicieusement l'air humide, comme pour s'assurer que cette brume grise était bien respirable. Il sentit une odeur de terre mouillée, mêlée d’un remugle de végétation pourrissante. Il aperçut sur sa gauche le lointain enchevêtrement de ruines des maisons de la cité connue sous le nom de "Ville des chats", qu'il ne voulait surtout pas visiter. Quelques fenêtres venaient de s'y allumer, peut-être à cause du bref vacarme causé par le train. En face de lui et à droite il devina la lisière d’une forêt formant une lignes d'ombres verticales.
L'homme s'engagea à droite, longea un ancien parking au milieu duquel se dissolvaient dans le bitume craquelé des carcasses rouillées d'automobiles, puis il se dirigea vers la petite route qu'il savait trouver plus loin. Il s'enfonça progressivement dans la brume épaisse, comme un ver dans une planche de bois pourri, creusant une galerie vaporeuse de forme humaine au sein des strates de brule amoncelées. La pénombre et le brouillard semblaient s'être dissouts l'un dans l'autre pour créer ce monde presque compacte. De ci de là, palpitaient parfois de brèves lueurs. Lui revint à l'esprit, le souvenir lointain d'une plongée de nuits, il y a bien longtemps en Méditerranée, quand le noir total laissait place peu à peu à une lumière diffuse provenant du fond et que le sillage de ses palmes devenait lumineux. De la pénombre aquatique émergeaient alors peu à peu, des formes de vies que l'on ne voyait pas en journée, venues des profondeurs pour chasser. Il imagina un bref instant quelles sortes de créatures étranges pourraient surgir de cette brume opaque. Quelques zombis affublés de lanternes jaillissant de leurs fronts ? Comme pour chasser cette idée, Il tendit le bras devant lui et vit sa main disparaitre dans le brouillard. Il remarqua le profond silence. Un vent léger devait agiter les branches des arbres qu'il devinait tout proches, mais sans que leurs feuilles fassent le moindre bruit, comme des algues balancées par une houle sous-marine. Quelle drôle d'idée de repenser au monde sous-marin, ici et maintenant », songea-t-il. "Ici et maintenant", cette expression le fit sourire également. « Hic et nunc », c’était bien là le cœur du problème. Il se retourna pour vérifier qu'il ne laissait rien de lui-même dans cette galerie de brume qui peu à peu se refermait sur ses pas, "le néant a horreur du vide", se dit-il.
Il ne savait pas depuis combien de temps il cheminait au travers de la vapeur froide de ce monde à la réalité si fragile. Il cheminait à présent le long d'une improbable allée gravillonnée qui s'élevait en pente douce. Mais le bruit de ses pas était celui que l'on entend lorsque l'on marche dans la neige. Plus il gravissait l'allée, moins la brume semblait épaisse au-dessus de lui. Il pensa de nouveau à la plongée quand le bleu devint plus clair au-dessus de soi, lorsque l'on remonte vers la surface. Plutôt que la surface miroitante d'un océan, ce qu'il devinait très haut, lui faisait l'effet d'une sorte de plafond vaguement éclairé ne ressemblant guère à un ciel.
2
(Où il est temps de tourner la page.)
« Ouh là ! Et ça fait combien de temps qu’il se trouve là ? » soupira le grand type en jetant son barda sur les dalles lumineuses du sol. « Depuis le 31 mars de l’année dernière » maugréa l’autre. « Mais nous sommes le 9 juin et personne ne s’est inquiété ? ». « Bah ce n’est pas comme si le temps comptait pour lui » répondit l’autre !
Le grand type souleva une première dalle du plancher technique et y passa précautionneusement la tête. Il aperçu en contrebas, le voyageur immobile, tel un insecte figé depuis des millions d’années dans une bulle d’ambre. « Toujours ce fichu brouillard. On ne va tout de même pas vider le sas » murmura-t-il, sans attendre de réponse de l’autre. Mais l’autre répondit tout de même « Bien sûr que non. Nous sommes ici juste pour réinitialiser la séquence ». « Voilà, c’est fait » répliqua le grand type en revissant le couvercle du boitier bourdonnant, accroché sous la dalle. « La page va pouvoir être tournée ! » ajouta-t-il en souriant. « Ah c’est malin ! Nous ne sommes pas censés faire ce genre de remarques. » Répliqua l’autre en feignant l’indignation.
Le grand type avait déjà reposé la dalle et se dirigeait d’un pas hésitant, son barda sur l’épaule, vers l’extrémité du local ou se situait le trou d’homme donnant accès au puits centrale de la reliure. Le plancher lumineux clignotait sous chacun de ses pas.
« Perso, je trouve l’arrivée un peu nulle » commenta l’autre en suivant. « Ça fait style Italo Calvino, genre « Si par une nuit d’hiver un voyageur », et puis il y a trop de mots, trop d’adjectifs et d’adverbes. « C’est pas faux » répliqua le grand type, « mais nous n’avons pas notre mot à dire, tu le sais bien ». « C’est pourtant bien ce que nous faisons à présent d’une certaine façon. » répondit l’autre en clignant d’un œil. Et d’ajouter « Et nous ? Tu crois que c’est malin d’évoquer notre intervention ? On dirait les plombiers dans le film Brazil » ajouta-t-il en desserrant un à un les boulons du trou d‘homme. « On s’en sort mieux qu’eux ! » gloussa le grand type en passant le buste dans l’ouverture. Il avisa l’infinie volée d’échelons au-dessus de lui et commença sa longue ascension dans la reliure, tandis que l’autre refermait la porte métallique du trou d’homme derrière lui.

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