Né dans un livre

23/01/2026 

 

Je suis né dans un livre. Je ne sais plus lequel. Il devait se trouver dans la maison de mes parents, dans cette anonyme petite ville de campagne. Peut-être était-ce « Moumine le Troll », ce charmant petit livre joliment illustré de la finlandaise Tove Jansson ? Peut-être était-ce, un peu plus tard, dans l’un des vieux Jules Vernes de mon père ? Je ne m’en souviens plus. Qui se souvient d’ailleurs de sa naissance ?

Je ne me suis jamais senti aussi bien chez moi que dans un livre.

    À 15 ans, j’ai quitté ma province afin de poursuivre mes études à Paris. Ce fut une seconde naissance. Pas de dépaysement ni de nostalgie de la campagne. Il y avait toujours un livre dans lequel je rentrais le soir en refermant délicatement la première page derrière moi. Je suivais les longs couloirs de mots et ceux-ci me conduisaient tellement loin. Il y a une infinité de pièces dans un livre-maison et l’on y rencontre une multitude de personnages intéressants et parfois bienveillants !

    Toute ma vie j'ai été un étranger partout. Je me suis intégré tant bien que mal, apprenant la langue, les mœurs et coutumes ; jouant les rôles qui m'étaient imposés, fondant même une famille qui bien sûr m'a rejeté. 
    J'avais néanmoins la chance de vivre à Paris. L’avantage d'habiter dans une grande ville, c’est que l’on y est un étranger comme les autres.

    Puis vient un jour où finalement tout n'a plus autant d'importance. On relativise le fait de disparaître en ne laissant rien derrière soi, en songeant à ce que le temps a déjà effacé à jamais ; tant de belles personnes et d’œuvres magnifiques disparues dans les sables du temps ! Alors on commence à lâcher un peu de leste. 

    Ma bibliothèque s'est délitée peu à peu au gré de mes déménagements, comme un radeau prenant l'eau.

    À présent, j’ai regroupé mes derniers livres dans la bibliothèque d'une petite maison que j'ai achetée au sein d’une jolie ville en bord de Loire. J’ai commencé d'y écrire une sorte de livre dans lequel je m’évade certaines nuits, un livre pour y vivre. Je me suis inspiré du Livre de sable, la fameuse nouvelle de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges. Dans le récit de Borges, il s’agit d’un fascinant livre au nombre infini de pages, aucune n’étant la première, aucune n’étant la dernière. Celui que je rédige se veut infini aussi, (puisque j’y intègre les pages que je n’écrirai jamais). Il est bricolé de récits qui se mêlent, s’entremêlent et parfois se dissolvent. Je l’écris sur les vagues numériques de l’océan Internet. Des histoires surgissent déjà commencée puis disparaissent avant leur fin dans les abysses. Je vois leurs mots défiler comme des animalcules étranges sur la plage scintillante de mon écran. Il suffit de cliquer parfois sur l’un de ces petits mots caparaçonnés de lettres en surbrillance, pour déverrouiller l’accès à un autre récit ; un récit commencé ailleurs il y a très longtemps, dans lequel mes mots se déversent comme un océan dans un autre océan. Je tourne une page, comme je ferais virer de bord un bateau à la voile de papier et puis soudain me voici de nouveau ailleurs, très loin ou plus près. Quelques fois, un personnage de l’histoire en cours sursaute en me voyant apparaître. C’est très rare, heureusement, car son histoire risquerait de devenir la mienne.

    Je me plais à imaginer, sans modestie aucune, mon non-livre numérique rangé "plus tard" à côté du "Livre de sable" sur l’une des étagères poussiéreuses de l'infinie bibliothèque de Babel (une autre nouvelle de Borges).

    Mais avant cela, mon rêve secret est de me perdre dans ce livre-monde, d’y découvrir un chapitre ensoleillé au bord duquel je pourrais m’installer définitivement. Là, je serais enfin chez moi, pour toujours, ou à jamais…
 
 

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